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Cycle des Hautes Etudes pour le Développement Economique (Textes)

Les conférences, témoignages, états des lieux auxquels ont assisté les auditeurs du CHEDE furent remarquables.
La qualité des intervenants, la franchise des débats, le haut niveau de connaissance de ces personnalités de l’appareil d’état et de ses administrations n’ont eu d’équivalent que dans l’immense déception de beaucoup d’auditeurs dont je fais partie face à la quasi absence de vision, de mesure du long terme, voire même du court terme de ces intervenants. Cette absence de projet de référence pour l’action s’accompagnant parfois d’un doute profond voire d’un renoncement face à la capacité à gouverner et à réguler.
Plutôt que de me contenter de détailler un rapport d’étonnement qui pourrait parfois se mâtiner de cynisme ou de colère, j’ai choisi de me servir de l’objet choisi par mon groupe de travail comme thème de réflexion pour illustrer cet « étonnement » qu’il nous était demandé d’exprimer le cas échéant :
Il s’agit des schémas régionaux de développement économique, faisant l’objet du décret……
La question des mots :
Si ce décret a pour objectif premier de mettre en place un outil permettant de mettre en ordre et en lisibilité, pour ne pas dire planifier, le développement d’une région, et que donc, c’est à l’aune de l’efficacité de l’outil que l’on pourra mesurer sa pertinence, il n’en reste pas moins que le choix des mots eux-mêmes fait projet.
Il fait projet, c’est-à-dire qu’il concentre dans son titre l’objectif à atteindre, la nature profonde de l’outil qui doit être mis en place.
Il n’est pas neutre et  son sens doit fédérer les énergies qui vont s’appliquer ultérieurement.
Or dans le cas précis de ces « schémas régionaux de développement économique »,chaque mot utilisé « a tout faux » de mon point de vue.
Que l’on me rétorque que l’habit ne fait pas le moine et que les mots pourront recouvrer une autre réalité que celle qu’ils désignent, et alors ma démonstration est déjà faite. Peut importe l’exemple, la preuve est là :l’annonce (celle des mots) pourrait différer de la réalité (celle de l’outil). Imprécision, flou sémantique renvoyant encore à l’absence de vision.
Les mots eux-mêmes :
Commençons par le plus important, le premier, le « schéma ».
Un schéma est la représentation abstraite d’une réalité.
Un projet est la représentation figurative d’un futur souhaité.
En renommant notre texte « projet » en lieu et place de « schéma », c’est-à-dire en lui redonnant sa valeur figurative et prospective, on lui confère une capacité à susciter l’identification, l’imagination, le désir.
Un projet est œuvre de création, un schéma œuvre de technicien (voire de technocrate mais je ne voudrais blesser personne dans cette assemblée).
On incarne un projet, on le partage. On se contente de lire ou d’analyser un schéma.
Le sujet des mots n’est pas littéraire, mais sémantique. Alors que chaque mot est pesé, analysé, soumis à tests avant chaque déclaration politique, nos administrations usent à la légère d’un vocabulaire souvent restreint.

– Bien.
Disons que nous avons récupéré au travers du mot projet la possibilité de le partager (on ne partage pas un schéma, on le découpe en zone, ou on le stratifie en layers superposés).

Mais que dire de « régional » ?
De quelle région parle-t-on ? Région administrative ? Le projet, comme le nuage de Tchernobyl, s’arrêterait-il aux frontières départementales ?
Au temps de la globalisation, de la conscience que le chaos n’est qu’ordre suprême, du continuum spatial et de la conception organique, -et fragile par conséquent - du monde matériel, comment justifier la constitution d’un projet dans un lieu aux frontières physiquement, géométriquement, mathématiquement, pire, administrativement définies ?
Quand on sait que l’espace - temps pourrait être un anneau de Moebius, ou tout simplement que les représentations mentales des distances sont totalement altérées par le temps nécessaire à les parcourir, les limites géographiques, celles des cartes de France de nos enfances ont un sens et une efficacité restreinte lorsqu’on projette un futur.
Alors, quel est le lieu du projet ?
Je proposerai le territoire.
Un territoire a une identité. Une identité multiple, géographique, culturelle sociologique. Ce que Norberg Schulz a appelé le Genius Loci, l’ensemble des valeurs pérennes et des représentations mentales partagées par les habitants d’un lieu. (Ceux des auditeurs de la promotion Braudel savent de quoi je parle).
Chaque territoire est unique à l’intérieur d’un territoire plus vaste. Ainsi le territoire peut être décliné selon plusieurs échelles. Le projet territorial pourra alors prendre en compte l’indépendance des lieux les uns par rapport aux autres, et s’inscrire dans une dynamique, celle de la lorgnette : la réalité est la même depuis le petit bout comme depuis le grand bout de la lorgnette.
Logique intégrative et non additive, voire fractale si j’osais…
Nous en sommes donc au projet territorial en lieu et place du schéma régional.
Que dire du développement économique ?
Et d’abord, peut-on dissocier les deux ?
Le projet territorial n’intéresse-t-il que l’économie ?
Chacun sait que l’on ne peut dissocier l’économie de la culture, mais si le projet culturel est économique, le projet économique n’est pas forcément culturel.
Dissocions donc les deux mots. Et parlons du mot développement :
L’objectif est-il la croissance ? Laquelle ? Celle de l’augmentation du PIB ? ou du revenu moyen par habitant ou actif ?
Avons nous envie de croître ? Le développement peut-il être autre chose qu’économique ? Et si oui, le développement territorial, dans la mesure où il ne s’agit plus de développement géographique du type de l’Anschluss, où peut-il trouver ses fondements ?
En quoi un territoire peut il porter les ressources intrinsèques de son développement ?
Quel est donc sa spécificité son potentiel à se développer ?
Cette question peut se poser autrement : Comment valoriser un territoire de sorte à faire émerger, non pas son développement, mais son « épanouissement » ?
A une époque où les incertitudes liées aux bouleversements économiques, transferts technologiques font apparaître tout projet comme un pari parmi d’autres, il est peut-être nécessaire de revenir à une analyse critique mais positive des atouts d’un territoire : soit un projet de valorisation. Il est aussi bien sûr susceptible de générer du développement, de la croissance, mais sans certitude d’échéance et de quantité.
Les vingt dernières années nous ont normalement appris à nous méfier de tout engouement, ou bulle de tout genre dont on connaît la capacité à éclater.
Ne pas foncer tête baissée ne signifie pas se recroqueviller.
Alors, plutôt que de chercher à tout prix à nous développer, valorisons nous d’abord et valorisons nous sans croissance !
Considérons la croissance comme conséquence de la valorisation de nos territoires et non comme objectif.
Nous y sommes :
En lieu et place de
« schéma régional de développement économique » je propose: « projet territorial de valorisation (sous croissance zéro).
Juste une question de vocabulaire… question du poids des mots : signifiant/signifié.
Paroles, paroles…
De l’intérêt, de l’urgence de l’intégration au plus haut niveau de l’Etat de poètes, écrivains, artistes et philosophes.
Ne nous moquons pas des mots, ils nous portent.
D’ailleurs : Au commencement, il y eu le Verbe….    

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