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Ecologie :nouvelle culture architecturale (Textes)

Je m’exprime en tant qu’architecte construisant beaucoup en Allemagne, et aussi en tant que professeur à l’université de Vienne travaillant dans un petit laboratoire de recherche sur les questions d’écologie et d’environnement. C’est sur cet aspect de mon activité que je situerai mon intervention.                 Je reste un moment sur les délaissés, pour dire d’abord que je souscris totalement au discours de Patrick Bouchain, et, à titre anecdotique, pour indiquer qu’en Allemagne, on s’est aperçu que les résidus des plats de nouilles de nos autoroutes sont des biotopes exceptionnels. Entre deux spaghetti, il y a là des lieux où se développent une faune et une flore qu’on ne retrouve plus ailleurs, avec des types de végétaux, voire d’animaux généralement microscopiques, qui s’y développent de manière tranquille, sans l’homme. Aujourd’hui, beaucoup de ces espaces sont classés, protégés comme biotopes.

Quant aux friches industrielles, nous sommes très en retard en France dans notre réflexion sur le sujet, à un niveau écologique comme à un niveau social. En ce qui concerne l’île Seguin, je trouve assez étonnant qu’il n’y ait pas déjà eu un vrai bilan écologique du site dans son état actuel. En Allemagne, c’est la première chose que l’on aurait faite.

               

Images d’architecture écologique - Développement technologique et souci du social

               

Je travaille en ce moment sur la réhabilitation d’une ancienne aciérie de 60.000 m2 et 32 mètres de haut. L’idée est de conserver cette structure en tant que mémoire, mémoire des gens, mémoire des travailleurs. L’aciérie ayant fermé ses portes en 1972, les ouvriers, mis en préretraite, sont encore là. Il s’agit de conserver cette mémoire du travail et, en même temps, de la réhabiliter - sans la muséographier ni en faire un ouvrage protégé - en la réintégrant dans la vie d’aujourd’hui, et dans un espace accessible au public. C’est un travail très lourd de dépollution du bâtiment, des sols à l’intérieur de l’aciérie, et de conservation des hauts-fourneaux. Il vise à installer dans ces 60.000 m2 des espaces publics, des jardins, un petit centre commercial, des logements... Je recherche à la fois une multiplicité et une unicité de la ville, un lieu dans lequel les habitants du lieu, qui y ont toujours vécu, retrouvent les traces de leur ancienne vie, réhabilitées et dépolluées, et un espace qu’ils puissent s’approprier. C’est quelque chose que j’ai beaucoup pratiqué en Allemagne, en termes d’urbanisme et en termes de bâtiments.

. J’aborde maintenant la construction d’un bâtiment pilote, exceptionnel dans son programme, par l’effort financier fourni, et par la quantité de travail produit pour le réaliser. Cela a pris dix ans, avec l’aide de la Communauté européenne. Destiné à la formation des agents du ministère de l’Intérieur du Land de Nord Rhein Westphalen, ce grand bâtiment public comporte un hôtel, des salles de sport, une salle polyvalente, une bibliothèque, des locaux sociaux. Il se devait d’être le bâtiment pilote au plan européen. Il consiste en une très grande serre de 175 mètres de long, 75 mètres de large, 16 mètres de haut, qui applique le principe d’énergie solaire passive. La serre est couverte de 10.000 m2 de cellules photovoltaïques produisant un mégawatt, et nourrissant 125 logements, ainsi que le bâtiment lui-même qui représente 17.000 m2 de surface utile. Le bâtiment est entièrement construit avec un bois provenant de la région, le Sauerland, que le maître d’ouvrage a décidé d’acheter avant de connaître l’entreprise, deux ans avant la réalisation des plans d’exécution, et de faire sécher naturellement dans la forêt à côté, sous la neige. Tous les poteaux sont des troncs d’arbres de 12 mètres de haut.

               

. Sous cette grande enveloppe micro-climatique, totalement gérée par une station météo située sur le site, et enregistrant toutes les données (vent, pluie, orientation, chaleur, etc.), un programme a été mis au point pour, en fonction de ces données, ouvrir cette boîte en verre latéralement et en toiture, et créer tous les courants d’air nécessaires ou, au contraire, les éviter, pour gérer le climat à l’intérieur de la serre. Cette serre a, naturellement, des courbes de température équivalentes à celles de Nice, et l’on est à Düsseldorf.

. Les poteaux, en bois massif avec un peu de lamellé-collé, sont des troncs de pins d’une grande forêt, épargnée par la guerre.

. [photo des bâtiments du centre social] Au sol, sur des cailloux qui viennent du site voisin, sont installées provisoirement des plantes méditerranéennes - des oliviers, des chênes verts…- provenant de la région de Nice et de Rome. Une expérimentation est en cours pour évaluer leur comportement dans un climat dit méditerranéen, où il fait - 5° l’hiver. De la même façon - là aussi, on est très en retard en France -, on réutilise le gaz méthane qui s’échappe de la mine. Cela constitue un signe de reconnaissance très fort pour les mineurs qui sont autour. Le programme de IBA EmscherPark qui a permis de construire ce bâtiment a aussi une vocation sociale et culturelle. L’écologie n’est évidemment pas déconnectée de ces questions-là. La revalorisation entend redonner du moral aux troupes dans une région où il y a énormément de chômage, et de la fierté à l’égard d’une activité industrielle. Des grands puits de mines, on extrait aujourd’hui du gaz méthane grâce auquel on produit du chauffage urbain et de la cogénération.

. [bibliothèque]

. L’enveloppe extérieure du bâtiment est constituée de parties ouvrantes, en partie basse, en partie haute. Celles de la toiture sont motorisées et asservies à la station météo.

. [le tronc d’arbre, le vrai et] Les cellules photovoltaïques en toiture sont à densité variable. Le Land a investi 17 millions de deutschemarks, soit plus de 50 millions de francs, pour réaliser cette toiture photovoltaïque. L’entreprise lauréate du concours mondial a pu ainsi construire une usine et d’industrialiser la production, ce qui a fait chuter les prix . De fait, les panneaux de cette cellule photovoltaïque ont diminué de 30% pendant la durée du chantier et sont beaucoup moins chers en France qu’en Allemagne . Il est vrai que, pour obtenir les financements sur les panneaux photovoltaïques en France, grâce à nos conventions avec EDF, on n’a pas droit à l’autonomie, il faut rejeter l’électricité produite dans le réseau. Ici, elles est utilisée directement.

Ce projet a été également l’occasion de développer d’autres technologies comme les verres holographiques, qui permettent de renvoyer la lumière dans la direction exacte que l’on souhaite, quelle que soit l’orientation du soleil et des rayons lumineux.

Une occasion historique de renouveler le langage architectural et de réinvestir le champ social Je ne prétends pas énoncer ici une théorie sur l’architecture écologique. Je voudrais surtout insister sur le fait que nous devons saisir en France la très grande opportunité qui s’offre à nous - on le fera beaucoup mieux que dans les pays nordiques, qui ont commencé beaucoup plus tôt à s’intéresser à ces questions - de renouveler le langage architectural. Il me semble qu’on est arrivé ces dernières années à une fin de non-retour avec cette architecture minimaliste glacée, parfaitement lisse, voire monumentale, dont je ne vois pas bien comment on peut la faire aller plus loin. Du point de vue de la transparence, que peut-on peut faire de mieux ? Au plan de l’expression architecturale de l’objet pur et lisse, brillant sous la lumière, on a, en France, atteint des limites, sinon des sommets.

               

Aujourd’hui, je pense que les problèmes liés à l’environnement vont permettre aux architectes, non seulement de renouveler leur culture et leur langage, mais surtout de les réinscrire socialement dans ce qui aurait dû rester leur rôle, celui d’acteurs sociaux profondément ancrés dans la notion d'usage et de respect de l’autre.

               

Par exemple, en essayant de ne pas climatiser ce que je construis, j’ai été amenée, à Bruxelles, à défendre… la sieste. On m’a répondu : " Vous ne vous rendez pas compte. Comment va-t-on pouvoir, nous agents de la Communauté européenne, travailler avec les Espagnols si, tous les après midis, ils dorment ? " Je leur ai répondu qu’ils géraient bien les sept heures de décalage avec les États-Unis.

               

Aujourd’hui, les problèmes d’environnement nous obligent à repenser l’architecture, les enveloppes des bâtiments, mais aussi à repenser les usages, et respecter les autres dans la manière dont ils utilisent l’espace. On va peut-être commencer à accepter que la djellaba soit le vêtement le mieux adapté aux pays chauds et secs, et cesser d’obliger les gens à porter un costume trois-pièces et à parler l’anglais, quel que soit le lieu dans lequel on construit. Il est peut-être temps de ne plus construire partout, à Beyrouth, au Koweït, à Hongkong, à Londres, à Paris, les mêmes tours de verre climatisées. On va peut-être pouvoir enfin repenser la culture locale.

               

Dans le projet que je vous ai montré, et en général en Allemagne, les handicapés et les mal voyants sont véritablement pris en compte. J’ai eu le grand plaisir de travailler avec quatre " hommes-test ", un dans une chaise roulante, un géant, un nain et un aveugle. Ils m’ont accompagnée pendant tout le projet, pour veiller à ce qu’enfin les bâtiments soient, non pas adaptés aux handicapés, mais à tout le monde.

J’évoquerai quelques autres bâtiments, que j’ai réalisés en vertu des mêmes principes. . Le palais de justice de Melun est basé sur le même concept d’une enveloppe à rez-de-chaussée, micro-climatique dans le sens où elle n’est pas chauffée, et à l’intérieur de laquelle se trouvent des bâtiments, avec des zones intermédiaires tampons, non chauffées, et des bâtiments construits à l’intérieur de ce volume pour minimiser les déperditions.

               

. Il y a là, à Melun, ce que j’ai appelé des élytres, de grands élytres noirs : toutes les façades sont protégées par des systèmes d’ailes motorisées.

s . A Bordeaux, je construis un musée botanique dans un jardin botanique. Là, de la même façon, des bâtiments se partagent entre des serres en verre, des boîtes en bois, des caisses et des cailloux en béton dans lesquels on retrouve les espaces spécifiques du musée, avec un plan-masse extrêmement évolutif. Nous allons également installer des cellules photovoltaïques en toiture, qui me tiennent beaucoup à cœur, et que je trouve très belles. La flexibilité dans le projet est essentielle. Il faut savoir générer des concepts qui soient d’emblée flexibles, et qui vont permettre au programme de changer. Nous travaillons avec le service d’hygiène de la Ville de Bordeaux, le spécialiste mondial des termites, de façon à trouver avec eux des produits non nocifs pour l’environnement pour le traitement des bois extérieurs des bâtiments.

. J’évoquerai enfin un projet, également conçu avec un paysagiste, d’une halle de marché à Lyon, comprenant une importante charpente en bois, et aussi des cailloux.

Quand on travaille avec ces technologies, on a accès à des savoir-faire qu’il est difficile de trouver, mais qui nous font côtoyer des artisans de très grande qualité.

Les questions environnementales sont aujourd’hui très à la mode. Elles procèdent effectivement d’un savoir technique, mais elles sont surtout affaire de bon sens. Ce qui est accessible à tous, et devrait en outre nous permettre, nous les architectes, de retrouver notre place de généralistes et notre fonction sociale.

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