Le développement durable… Beaucoup en parlent sans forcément savoir ce que cela veut dire ou implique. D’autres s’en préoccupent, touchés par une prise de conscience grandissante des problèmes d’environnement au sens large. Que va devenir notre planète, notre territoire, notre atmosphère et nos lieux de vie ? Ce sujet, plus que vaste, global, social et politique, sensibilisait déjà F.-H. Jourda lorsqu’elle a entrepris ses études d’architecture à Lyon, dans une école où l’enseignement était fondé sur l’analyse de l’architecture vernaculaire, avec tout ce que cela suppose de prise en compte de l’existant, de l’environnement économique, social, culturel et climatique. Survient la crise du pétrole, l’arrivée des premières maisons solaires… Au début des années 80, les problèmes d’économie d’énergie apparaissent. Il est politiquement correct de s’en préoccuper. À ce moment naît son premier bâtiment passé à l’époque quasi inaperçu en France mais très publié à l’étranger. Il s’agissait de l’école d’architecture de Lyon avec sa double peau de verre… Puis l’air du temps évolue. L’économie se remet et le discours change. Entre 1983 et 1990, il semble très mal venu de parler d’environnement, ou de problèmes d’énergie. Du moins en France, car à ce moment-là, ces préoccupations ont droit de citer en Allemagne. Est-ce que cela expliquerait pourquoi F.-H. Jourda, encore aujourd’hui, est surtout appelée à l’étranger… Et comprise ! Pour enseigner, développer des projets qui sans doute ne verraient pas le jour ici, faute de trouver un maître d’ouvrage qui comprenne les enjeux qu’elle souhaite y inscrire.
Que pense-t-elle de ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays ? Entre attentisme et non prise de décision à presque tous niveaux – culturel, social, politique, le contexte est celui d’une économie purement financière alors qu’il faudrait se préoccuper d’économie de moyens. Qu’est devenue la notion d’intérêt collectif ? L’état et les régions sont pris dans une réflexion à court terme qui entraîne une gestion du territoire plus que discutable. Or, les travaux de prospective semblent essentiels, car il devient urgent de se projeter dans l’avenir, d’y intégrer les grands enjeux de demain. L’exercice est d’autant plus délicat que les visions actuelles du futur ne sont pas vraiment optimistes. " Heureusement, il demeure un espoir ! Aujourd’hui, certains maîtres d’ouvrage semblent plus sensibles aux questions du développement durable…Il s’agit de personnes politiques proches de la population, de " décideurs éclairés ", alors que d’autres sont restés sur l’image et la communication et continuent à prôner la culture du geste. Le développement durable est en mouvement par une prise de conscience intellectuelle du sujet, par un savoir technique mais sans réel changement culturel… Or, il devrait être question d’une vraie révolution, d’un discours politique. La démarche n’est pas souvent entrée dans les pratiques. Il faut réapprendre les gestes et ne plus seulement construire pour un maître d’ouvrage mais pour tous les utilisateurs. Et les " Autres " !. Les générations futures, inconnues et dont il est bien difficile de savoir si elles seront locales.".
Cette notion de développement durable, F.-H. Jourda l’enseigne aux étudiants… À l’étranger ! Comment ? En tentant de transformer et d’élargir la grille de critères d’un projet afin qu’elle ne se réduise plus à la seule question de la forme et de la fonction… " J’essaie de leur faire comprendre qu’il faut resituer l’acte de bâtir dans un contexte économique et social et plus seulement dans un cadre géographique. En effet, la question de l’utilisation des ressources non renouvelables est sûrement essentielle mais insuffisante. Je tente aussi de leur expliquer que leur réflexion doit aller au-delà des préoccupations techniques, spatiales et formelles. Chaque geste ou chaque décision doit être évaluée en relation avec les autres… Cela entraîne un problème de responsabilité personnelle : je m’engage, je défends ce que je fais mais j’accepte aussi la contradiction, je parle d’équilibre et non de certitudes, de contribution et non de geste. Cela peut être l’occasion de replacer l’architecte dans un nouveau rôle social. De façon plus globale, il semble important de dire que l’architecte ne maîtrise plus totalement l’acte de bâtir. Il devient difficile d’être un architecte généraliste ou un humaniste engagé. Plusieurs représentations du métier apparaissent. : l’architecte auteur cherche à développer des idées personnelles et tente de proposer une évolution sous la forme d’innovations formelles et techniques ; parallèlement, l’architecte de masse produit une architecture prête-à-consommer pouvant être de grande qualité mais qui n’est pas vouée à remettre en question les pratiques, mais plutôt à produire des formes ". Alors image et/ou prise de position ? F.-H. Jourda a clairement choisi. Invitée par le commissariat au Plan à participer à la rédaction d’un livre sur la France de 2025, F.-H. Jourda ne cache ni son engagement, ni un bilan assez pessimiste. " Nous allons payer très cher ce qui a été fait et ce que nous continuons à faire… Et devoir réparer, nos bâtiments, nos villes et notre environnement en général.. Les problèmes énergétiques et l’épuisement des ressources naturelles vont s’amplifier et devenir cruciaux. Cela ne peut s’arrêter du jour au lendemain. Et pourtant, des solutions existent. Il faut les mettre en œuvre et les illustrer préalablement pour convaincre et démontrer qu’il est possible de vivre autrement, que les bâtiments tout autant que les villes peuvent fonctionner différemment. Il devient urgent de ne plus démolir lorsque cela est possible, de rentabiliser l’espace, de densifier les zones urbaines, de les redensifier le plus possible en exploitant les sous-sols, les toits, tous les espaces vides… Au profit d’espaces plantés, conviviaux qui apportent de la qualité à la ville en évitant de l’étendre à l’infini ".
De façon plus globale, le constat de F.-H. Jourda est que la notion de patrimoine a disparu. Il est de bon ton de détruire pour reconstruire en supposant forcément que ce qui est nouveau est mieux. " Cette dépatrimonalisation du bâti remet en question notre société et notre métier, car il n’est plus question de transmission du lieu. Le bâtiment est devenu un " produit " de consommation comme les autres ". Alors que ce qui semble fondamental, ce serait d’offrir d’autres types de logement. " Il faut réellement arriver à travailler sur la flexibilité du logement, offrir des volumes capables de s’adapter à des modèles de vie différents – ou au moins tenter de proposer de vrais lieux de vie. Aujourd’hui, tout est figé et conditionné par des labels, des contraintes, des modèles familiaux qui ne correspondent plus forcément aux besoins actuels ". Et bien sûr proposer des solutions innovantes tout en se préoccupant du développement durable… " Le bois demeure un matériau de construction indéniablement intéressant car il génère un bilan positif en CO2 si l’on prend en compte sa durée de vie complète, de sa croissance à son utilisation - à condition bien sûr que le bois employé provienne de forêts gérées et qu’il soit séché naturellement. Il est possible de construire sans problèmes des immeubles de cinq niveaux ou des grandes surfaces sans utiliser forcément du bois lamellé collé, notamment en Autriche où l’utilisation de ce matériau est très répandue ".
Ce qui dérange le plus F.-H. Jourda ? Que le développement durable ne soit perçu que comme un sujet technique, et notamment par le biais de la démarche HQE. Elle a tendance à réduire la prise de conscience en mettant de côté les impacts humains. " La prise en compte du développement durable dans notre pratique architecturale peut être un bon de moyen de redonner du sens à notre travail. Comment concilier intérêt particulier et intérêt collectif ? En revenant à l’architecture d’utilité publique et par là même en retrouvant une inscription sociale forte, une valeur généraliste, celle d’un homme de synthèse ? Construire en se préoccupant de la pérennité, et non plus seulement du client ou de l’utilisateur immédiat et retrouver le concept d’un patrimoine à transmettre en tant que bien collectif. Chaque projet, quelle que soit sa taille, est l’occasion de proposer de nouvelles manières de construire, d’aménager, d’urbaniser. Nous devons avoir conscience de nos responsabilités en tant qu’architecte, urbaniste, consultant, enseignant… ".
En somme, le plus important serait de ne pas oublier que l’approche environnementale doit être globale et intégrer toutes dimensions sociales. " La situation actuelle est plus qu’incertaine. Heureusement, nous sommes à l’aube de grands changements dans nos modes de consommer et de vivre ensemble, avec les conséquences que cela suppose en matières d’architecture ou d’urbanisme. De nombreuses collectivités locales l’attendent. Je constate qu’il existe un désir profond de modifier nos lieux et nos cadres de vie. Ces transformations doivent bien sûr être partagées au moment de leur élaboration, mais elles doivent avant tout être radicales, car il est impossible de reproduire à l’infini des solutions toutes faites ".
Et s’il était besoin de résumer ce que F.-H. Jourda apporte à ce débat, les mots engagement, force de proposition, dynamisme et combativité ne pourraient suffire. Mais, il est déjà bon et utile de l’écouter.
Encadré Travailler sur la complicité énergétique
Les ressources énergétiques demeurent un sujet préoccupant pour tous. Il existe des solutions, notamment pour rentabiliser leur utilisation, mais ces notions demandent une conscience collective qui ne semble pas au goût du jour. Ainsi, F.-H. Jourda émet cette idée de complicité énergétique. " Concrètement, le procédé est simple. Les immeubles de bureaux ont surtout besoin d’être rafraîchis pendant les heures de bureaux alors que les logements nécessitent d’être chauffés et plutôt aux autres heures de la journée… Un échange pourrait être envisagé, mais cela remettrait en question notre façon de gérer et de sectoriser les choses. Et si l’on aborde chaque énergie… Le gaz, par exemple, est moins polluant que le pétrole mais ce n’est pas une énergie renouvelable, à moins d’utiliser des gaz renouvelables, " intelligents ", par exemple ceux produits avec les déchets… Ou le gaz méthane qui s’échappe et pollue. Il est possible de le capter et de l’utiliser pour produire de l’électricité ". À écouter F.-H. Jourda, l’espoir naît qu’un jour nous pourrions avoir le courage de changer nos pratiques, même quotidiennes, avant qu’il ne soit trop tard.