La réforme de l’organisation des études (MLD) en France, (Baccalauréat et Master) en Autriche) a pour objectif (entre autres) de permettre des passerelles entre les différentes formations universitaires et entre les différentes écoles d’architecture en France et à l’étranger. C’est bien dans cet objectif également que la même réforme est mise en place dans d’autres pays d’Europe, parmi eux, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse avec lesquels je suis en contact régulier en tant que professeur dirigeant un département universitaire de la Faculté d’Architecture et d’Aménagement de Vienne.
C’est donc l’occasion dans ces pays de définir les règles d’admission des étudiants dans le cursus, que ce soit en licence, mastère ou doctorat (PHD).
D’une certaine manière, la réforme place les écoles en situation de concurrence sur le „marché“ européen. L’objectif est donc,pour beaucoup d’entre elles de trouver la „meilleure“ place dans cette concurrence, soit par la qualité de la formation généraliste dans le domaine de l’architecture, soit par une offre spécifique d’enseignements spécialisés pendant le deuxième cycle du Mastère ou après le diplôme en phase de doctorat, PHD, DESS.
D’un autre côté, cette réforme, avec les passerelles qu’elle promet, tend à favoriser un enseignement généraliste afin de donner aux étudiants en fin de licence ou en mastère une formation leur permettant d’intégrer facilement d’autres universités. De plus, de nombreuses reflexions sont en cours sur la possibilité des étudiants licenciés en architecture à intégrer d’autres formations menant à d’autres compétences telles que: ingénieur en building science, graphisme, design, management de projet, maîtrise d’ouvrage etc.
Ces fameuses passerelles revêtant toute leur importance en fin de licence, il apparaît que c’est bien cette approche généraliste dans les trois premières années qui se met en place, avec, à Vienne par exemple une sorte de mini-travail de diplôme, travail personnel de fin de cycle constitué d’un projet d’architecture où les grands aspects du „métier“ sont abordés depuis les problèmes d’insertion dans l’environnement jusqu’aux détails de construction.
Ces débats au sein de nombreuses écoles d’architecture suscités par la réforme et ses conséquences sur l’enseignement obligent les écoles à redéfinir le „coeur de métier“ de l’architecte.
Le travail de projet , „projetation“ (design ailleurs) dans toute son ampleur et son échelle physique, apparaît bel et bien comme au centre de la formation d’architecte, pour la raison essentielle qu’il n’est enseigné nul part ailleurs, ce qui n’est pas le cas des autres matières „périphériques“ également enseignées dans les écoles d’architecture: droit, sciences humaines, histoire(s),mathématique et géométrie, arts plastiques, etc.
Les Universités de culture anglo-saxonne et plus encore germaniques orientent beaucoup leur enseignement (en comparaison avec les écoles „latines“ ) sur le projet dans ses aspects techniques . Le projet est l’occasion de l’acquisition d’un savoir-faire (concevoir, représenter, construire, présenter), et de la capacité à intégrer des contraintes de tout ordre et de toutes dimensions dans une forme spatiale quelle que soit son échelle.
On peut considérer ce savoir-faire „technique“comme globalement similaire quelque soit le pays européen dans lequel les architectes pratiquent leur métier. Les techniques de construction sont à peu près les mêmes, la normalisation de mises en oeuvre est de plus en plus importante et les règles d’urbanisme ne sont pas si différentes d’un pays à l’autre, tout au moins la manière de les formuler. Mais limiter l’enseignement à l’acquisition de ce savoir-faire est à l’évidence très réducteur.
Chacun en convient quelque que soit le pays dans lequel on se trouve en tant qu’enseignant. Mais la nature du „savoir penser“ qui serait le complément indispensable au „savoir faire“, est en discussion permanente.
La définition française de l’architecture et du métier d’architecte dans notre pays, tel que précisé dans la loi de 1977 est très souvent citée pour orienter les débats sur les orientations pédagogiques.
L’architecture est, telle que nous la comprenons en France l’expression d’une culture. Et c’est bien la question essentielle posée par une vision européenne de l’enseignement. Existe t-il une culture européenne ?
Comment conciler cet ancrage culturel avec une capacité à étudier et travailler éventuellement dans différents pays d’europe?
Sachant qu’il n’existe pas d’Europe de la Culture mais bien une europe des Cultures, comment faire face, en tant qu’enseignant, à cette possible multiplicité d’approches „sociétales“? Comment former à Vienne par exemple des architectes conscients de la nature culturelle de leur travail parfaitement intégrée à la société autrichienne tout en les préparant à un marché européen („marché“ de la formation ou marché du travail)?
Cette question est stratégique, particulièrement en Autriche qui par son ouverture historique vers l’Europe de l’Est et l’élargissement de l’Union européenne se retrouve au centre d’un grand marché européen potentiel.
Pour ma part, en tant que française fonctionnaire de l’état autrichien et vivant donc personnellement une „duplicité“ culturelle en tant qu’enseignante d’une part, mais aussi en tant qu’architecte construisant dans plusieurs pays européen, je plaide pour l’apprentissage de la capacité à comprendre.
Il s’agit d’une forme d’enseignement du projet que l’on pourrait nommer contextualiste.
Environ 20% des programmes de projet proposés aux étudiants concernent des pays étrangers. Ils sont le fruit, bien souvent, de collaboration établies deplus ou moins longue date avec des universités étrangères européennes ou d’autres parties du monde , ou bien des organismes internationaux. En général ils sont également couplés avec des projets de recherche. Pour ma part, je participe à une „chaire partagée“ de l’Unesco qui est basée à Montreal et s’intéresse aux paysages méditerranéens au Magrehb et Moyen Orient.
Ces projets sont l’occasion pour les étudiants de découvrir d’autres lieux, d’autres sociétés, d’autres cultures.
Même si les pays concernés ne sont pas forcément de futurs lieux de travail ou d’étude pour les étudiants, c’est l’occasion, du point de vue pédagogique d’amorcer un apprentissage de ce savoir penser autrement.
Les étudiants sont amenés à comprendre un site, dans tous ses aspects: géographiques, climatiques, économiques, sociaux, religieux, culturels. Et à y projeter des aménagements qui ne sont pas les modèles autrichiens (plus généralement européens ou occidentaux) traditionnels simplement importés et „installés“ sur un site étranger.
Cette démarche, extrêmement riche pour les étudiants (mais aussi pour les enseignants) est bien entendu aussi un pladoyer contre l’architecture dite internationale et contre l’importation d’objets architecturaux, même signés des plus grands noms, qui ne seraient pas dans, avec et pour une société, un lieu spécifique. Il est interessant de constater que l’Autriche comme l’Allemagne qui ne sont pas des pays de tradition colonialiste sont beaucoup plus présent dans de nombreux pays étrangers (Europe de l’Est par exemple, mais aussi Extrême et Moyen Orient) que la France par exemple.
C’est ce que j’appelle l’approche contextualiste, fortement ancrée, bien sûr dans une démarche de développement durable puisqu’elle prend en compte les ressources locales.
Je suis, pour ma part, convaincue qu’une vision européenne de l’enseignement ne peut se développer que dans le respect et la capacité à comprendre d’autres cultures, qui passe par un savoir technique facilement partagé par toutes les écoles et une conception de l’enseignement encore plus ancrée dans un „savoir penser“, dans une conception de l’architecture comme expression d’une culture et des cultures.