Le sujet du développement durable dépasse largement celui de la Haute Qualité Environnementale. Sa définition est effectivement large : la " durabilité " est la caractéristique des projets et des aménagements qui répondent " aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ".
En France, il nous reste beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre les objectifs fixés par la Commission Européenne (émission de CO2 et SO2 en particulier) et pour, espérons-le, ne plus être la lanterne rouge de l’Europe en cette matière.
Le " label " HQE va nous y aider, mais il est malheureusement trop souvent l’emballage vert de projets qui à la base ne sont pas, justement " durables " : Habiller de végétation les murs d’un parc de stationnement souterrain en centre-ville, par exemple, parc qui va encourager l’utilisation des voitures particulières et encore perturber l’équilibre fragile des nappes phréatiques.
Je ne m’étendrai pas sur l’habileté de certains concepteurs et Maîtres d’ouvrage à déguiser sous l’habit de la transparence et du bâtiment dit intelligent des constructions qui seront à l’évidence des gouffres énergétiques et dont les matériaux renferment une énergie grise * phénoménale. Ne parlons pas non plus de l’utilisation d’énergies renouvelables comme l’énergie solaire. Tout est fait (financement, réglementations architecturales)pour nous l’empêcher.
Mais le domaine dans lequel nous montrons encore plus d’insouciance, voire d’incompétence, est celui du développement, de la rénovation de nos villes.
Nous continuons à les étendre, à les dé-densifier, à spécialiser leurs quartiers et leurs bâtiments. Or les objectifs que nous devrions tenter d’atteindre sont ceux de la densité, de la mixité et de la flexibilité, objectifs qui sont contraires à la tendance actuelle de faire de nos cités des villes -musées (comme c’est le cas de beaucoup de grandes métropoles européennes comme Paris) entraînant en particulier une ségrégation sociale drastique.
Nous devons densifier nos villes à tout prix (utiliser nos sous-sols, les dents creuses, les toitures, construire de manière plus compacte, plus efficace) afin de préserver les espaces naturels encore existants dans nos périphéries et dans nos centres. Nous n’avons plus le droit de gaspiller nos sols, d’augmenter les distances de transports (et par là –même de polluer encore plus), de réserver à une élite économique le droit de vivre en espace urbain.
Il nous faut construire une ville mixte, c’est -à dire qui mélange dans un même quartier et dans les bâtiments eux-mêmes, les différentes fonctions urbaines : logements, activités, commerces, loisirs etc.
Et concevoir des bâtiments et des aménagements flexibles, qui puissent aisément se transformer pour répondre, plus tard, à d’autres usages. Il faut qu’un immeuble de bureaux puisse devenir bâtiment de logements, et inversement, qu’une école puisse accueillir des activités extra-scolaires, qu’une salle de sport devienne un centre de séminaires ….
Ce sont les conditions pour préserver notre environnement, réduire les coûts d’infrastructure, la pollution et les émissions de gaz à effet de serre. Ce sont les conditions pour préserver notre futur, celui des générations à venir.
Arrêtons de pré- déterminer nos villes, de croire à notre infaillibilité, de figer des projets urbains. N’oublions jamais que nous serons plus demain, plus à partager moins de ressources.
La haute densité, la mixité et la flexibilité urbaine ne peuvent s’accorder d’un dessin de la ville en deux dimensions. La ville dense n’est pas de grande hauteur, elle est de grande épaisseur. Elle est non seulement verticale mais tridimensionnelle. Elle superpose toutes sortes de fonctions, de lieux de vie et d’habitat. Il faut abandonner les seules vues en plan, les lois de la composition, le zoning fonctionnel, partager le sol et surtout l’espace.
Raisonner la ville comme une structure organique hypersensible, en perpétuelle transformation, adaptation. Considérer tout projet comme un point d’acuponcture, modifiant les flux énergétiques de la cité, influant sur l’ensemble.
Renoncer à la ville musée, accepter de vivre autrement.
Les concepteurs (architectes, urbanistes, paysagistes) ont, à ce titre, un rôle essentiel à jouer. Celui de proposer, d’imaginer une autre ville, une autre vie. Pour concevoir aujourd’hui, en 2004, un morceau de ville, il est nécessaire de se projeter dans le futur, d’explorer la " durabilité " du projet.
C’est ce qu’ont fait les " acteurs " du jeu prospectif qui est présenté dans le pavillon français de la Biennale Internationale d’Architecture de Venise. Ils l’ont fait selon des scénarios que j’avais écrits en 2014, 2034 et 2064.
Ils ont proposé, inventé, suggéré, questionné et débattu. Ils ont travaillé dans la prospective, voire l’utopie, produisant des projets d’anticipation qui, depuis les années 70, font cruellement défaut au monde de l’architecture et de l’urbanisme.
Pourtant, il faut des visions, des anticipations, des rêves, ne serait-ce que pour débattre. Débattre d’un vrai projet, partagé, de ville, de vie.
Il ne faut pas renoncer, beaucoup de choses sont possibles, aujourd’hui.
Il faut s’acharner et remettre en question nos manières de faire, abandonner la politique de l’autruche, être courageux.
Réduire les émissions de CO2 de 50% ? C’est possible.
Demain. Si l’on veut bien….
Le travail de projet , „projetation“ (design ailleurs) dans toute son ampleur et son échelle physique, apparaît bel et bien comme au centre de la formation d’architecte, pour la raison essentielle qu’il n’est enseigné nul part ailleurs, ce qui n’est pas le cas des autres matières „périphériques“ également enseignées dans les écoles d’architecture: droit, sciences humaines, histoire(s),mathématique et géométrie, arts plastiques, etc.
Les Universités de culture anglo-saxonne et plus encore germaniques orientent beaucoup leur enseignement (en comparaison avec les écoles „latines“ ) sur le projet dans ses aspects techniques . Le projet est l’occasion de l’acquisition d’un savoir-faire (concevoir, représenter, construire, présenter), et de la capacité à intégrer des contraintes de tout ordre et de toutes dimensions dans une forme spatiale quelle que soit son échelle.
On peut considérer ce savoir-faire „technique“comme globalement similaire quelque soit le pays européen dans lequel les architectes pratiquent leur métier. Les techniques de construction sont à peu près les mêmes, la normalisation de mises en oeuvre est de plus en plus importante et les règles d’urbanisme ne sont pas si différentes d’un pays à l’autre, tout au moins la manière de les formuler. Mais limiter l’enseignement à l’acquisition de ce savoir-faire est à l’évidence très réducteur.
Chacun en convient quelque que soit le pays dans lequel on se trouve en tant qu’enseignant. Mais la nature du „savoir penser“ qui serait le complément indispensable au „savoir faire“, est en discussion permanente.
La définition française de l’architecture et du métier d’architecte dans notre pays, tel que précisé dans la loi de 1977 est très souvent citée pour orienter les débats sur les orientations pédagogiques.
L’architecture est, telle que nous la comprenons en France l’expression d’une culture. Et c’est bien la question essentielle posée par une vision européenne de l’enseignement. Existe t-il une culture européenne ?
Comment conciler cet ancrage culturel avec une capacité à étudier et travailler éventuellement dans différents pays d’europe?
Sachant qu’il n’existe pas d’Europe de la Culture mais bien une europe des Cultures, comment faire face, en tant qu’enseignant, à cette possible multiplicité d’approches „sociétales“? Comment former à Vienne par exemple des architectes conscients de la nature culturelle de leur travail parfaitement intégrée à la société autrichienne tout en les préparant à un marché européen („marché“ de la formation ou marché du travail)?
Cette question est stratégique, particulièrement en Autriche qui par son ouverture historique vers l’Europe de l’Est et l’élargissement de l’Union européenne se retrouve au centre d’un grand marché européen potentiel.
Pour ma part, en tant que française fonctionnaire de l’état autrichien et vivant donc personnellement une „duplicité“ culturelle en tant qu’enseignante d’une part, mais aussi en tant qu’architecte construisant dans plusieurs pays européen, je plaide pour l’apprentissage de la capacité à comprendre.
Il s’agit d’une forme d’enseignement du projet que l’on pourrait nommer contextualiste.
Environ 20% des programmes de projet proposés aux étudiants concernent des pays étrangers. Ils sont le fruit, bien souvent, de collaboration établies deplus ou moins longue date avec des universités étrangères européennes ou d’autres parties du monde , ou bien des organismes internationaux. En général ils sont également couplés avec des projets de recherche. Pour ma part, je participe à une „chaire partagée“ de l’Unesco qui est basée à Montreal et s’intéresse aux paysages méditerranéens au Magrehb et Moyen Orient.
Ces projets sont l’occasion pour les étudiants de découvrir d’autres lieux, d’autres sociétés, d’autres cultures.
Même si les pays concernés ne sont pas forcément de futurs lieux de travail ou d’étude pour les étudiants, c’est l’occasion, du point de vue pédagogique d’amorcer un apprentissage de ce savoir penser autrement.
Les étudiants sont amenés à comprendre un site, dans tous ses aspects: géographiques, climatiques, économiques, sociaux, religieux, culturels. Et à y projeter des aménagements qui ne sont pas les modèles autrichiens (plus généralement européens ou occidentaux) traditionnels simplement importés et „installés“ sur un site étranger.
Cette démarche, extrêmement riche pour les étudiants (mais aussi pour les enseignants) est bien entendu aussi un pladoyer contre l’architecture dite internationale et contre l’importation d’objets architecturaux, même signés des plus grands noms, qui ne seraient pas dans, avec et pour une société, un lieu spécifique. Il est interessant de constater que l’Autriche comme l’Allemagne qui ne sont pas des pays de tradition colonialiste sont beaucoup plus présent dans de nombreux pays étrangers (Europe de l’Est par exemple, mais aussi Extrême et Moyen Orient) que la France par exemple.
C’est ce que j’appelle l’approche contextualiste, fortement ancrée, bien sûr dans une démarche de développement durable puisqu’elle prend en compte les ressources locales.
Je suis, pour ma part, convaincue qu’une vision européenne de l’enseignement ne peut se développer que dans le respect et la capacité à comprendre d’autres cultures, qui passe par un savoir technique facilement partagé par toutes les écoles et une conception de l’enseignement encore plus ancrée dans un „savoir penser“, dans une conception de l’architecture comme expression d’une culture et des cultures.