Depuis les années quatre vingt en Europe et seulement depuis quelques années en France, le sujet du développement durable envahit la vie politique et économique de notre pays. Avec beaucoup de retard par rapport à nos voisins du Nord de l’Europe, mais finalement, depuis deux ans avec beaucoup d’enthousiasme et d’agitation. Le monde du bâtiment est particulièrement concerné puisque, grosso modo, il est le secteur d’activités qui, avec les infrastructures, consomme environ la moitié de nos ressources et génère également environ la moitié des nuisances et de la pollution sur la planète.
Bien souvent, seuls les problèmes de consommation énergétique sont mis en avant, avec ceux de l’émission des gaz à effet de serre.
Pourtant, il ne s ‘agit que d’une partie du problème. La définition du développement durable, terme fort mal traduit de l’anglais sustainability, et auquel je préfère le terme de « développement responsable », est bien plus large : « Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans remettre en cause la capacité des générations futures de répondre aux leurs.»
Il s’agit donc tout simplement de considérer (enfin !) que les ressources à disposition de l’humanité sont limitées. Et qu’il est nécessaire, chaque fois qu’on les utilise, les transforme, les détruit, de vérifier que l’on ne privera pas les générations futures (et pas seulement nos petits ou arrière petits enfants, mais les habitants des siècles à venir) de ressources qui leur feraient défaut et ne leur permettraient pas de vivre leur vie, une vie dont on ne connaît rien aujourd’hui.
Cette nouvelle conception, appliquée au domaine du bâtiment remet en question l’idée même de patrimoine. Et la renforce par la même occasion. Le patrimoine bâti, quel qu’il soit,jugé de bonne ou de piètre qualité constitue simplement un ensemble de ressources, assemblées par les hommes sous forme de constructions. Constructions qui elles-mêmes, pour leur maintenance et leur entretien, nécessitent la dépense d’autres ressources, en particulier sous forme d’énergies.
Les bâtiments, lorsqu’ils sont démolis, pour tout ou partie, sont transformés en gravats de toute sorte, à l’exception que quelques éléments qui sont parfois recyclés. Les ressources utilisées pour leur construction sont généralement perdues pour les générations futures. Leur reconstruction nécessitera à nouveau la mise en œuvre de ressources importantes, qui, si elles ne sont pas renouvelables ou démontables et recyclables priveront définitivement la « planète » de moyens de vie.
Les bâtiments dits « patrimoniaux », conservés et maintenus dans leur état d’origine (globalement) figent quant à eux, des ressources qui ne sont plus disponibles et généralement réclament des quantités d’énergie très importantes pour être maintenus en état de fonctionnement.
Quelle est donc l’attitude « responsable » face à notre patrimoine ?
Je pense qu’il urgent d’arrêter d’en fabriquer. Urgent de réduire la quantité de ressources figées peu ou mal utilisées.
Urgent de réduire la quantité d’énergie nécessaire pour leur maintenance. Il nous faut abandonner l’idée que nous construisons aujourd’hui mieux qu’hier et que nos bâtiments perdureront pour devenir les témoins protégés de notre époque, les traces indélébiles de nos ambitions.
Rayer le mot de monument de nos lexiques. Penser dès les esquisses la déconstruction, le démontage, le recyclage, peut-être un jour le biodégradable de nos bâtiments.
Abandonner toute prétention quant à la pérennité, voire immortalité de nos traces bâties. Au contraire imaginer tout moyen de transformation possible.
Que faire alors du patrimoine existant ? Sélectionner soigneusement les quelques édifices qu’il est jugé nécessaire de conserver en l’état (mais est-ce bien nécessaire ?) et seulement s’ils remplissent une fonction vraiment « vitale » pour notre société.
Transformer les autres pour qu’ils soient adaptés à nos usages, à nos ressources, quitte à modifier leur aspect, leur volume, le matériau visible de leurs façades. Mettre une fin à la ville - musée. Accepter la vie dans son caractère éphémère.
Finalement donner tout moyen aux générations futures de créer leur propre cadre de vie, selon des modalités que nous ne connaissons pas.
C’est au prix (et au plaisir) d’une révolution culturelle, et en renonçant à l’idée d’un patrimoine immuable que nous pourrons faire face aux enjeux de la planète.